Renaud loubard
en route vers la gloire
" Je ne mets rien sur le dos, je ne mets rien dans mes chansons qui ne soit dans la vie ".
1977, I'année de ses vingt-cinq ans, va représenter un grand tournant dans la vie de Renaud. Il s'est trouvé un boulot à mi-temps dans un magasin de motos spécialisé dans la construction de choppers, ce qui n'est pas pour lui déplaire. Sa vocation de comédien semble vouloir aboutir, lorsqu'il est engagé pour jouer dans la troupe de la " Veuve Pichard "... Pourtant, le destin allait en décider tout autrement: à défaut de lui ouvrir les portes de la gloire théâtrale, son séjour au café théâtre va lui faire découvrir la femme de sa vie. " Quand j'ai rencontré Dominique, je me suis dit: c'est elle et pas une autre. On un tout de suite vivre ensemble, se marier, faire des enfants". Le véritable coup de foudre, en somme. Et qu'importe qu'elle soit alors mariée à l'un des membres de la troupe, Gérard Lanvin (" qui m'a inspiré Gérard Lambert "). Le couple n'est certainement pas assez solide pour résister à l'impulsion amoureuse qui s'empare de Dominique et Renaud. " J'habitais encore chez mes parents, à l'époque. Et comme elle n'a pas voulu aller porte d'Orléans, c'est moi qui ai déménagé dans son studio rue Sainte-Croix de la Bretonnerie ". Pour Renaud, c'est l'amour fou, avec tout ce que cela comporte de délire. " Par amour pour Dominique, j'ai descellé la plaque émaillée de la rue Sainte-Dominique, à Paris. Depuis ce jour, je suis d'ailleurs devenu collectionneur de plaques de rues ". Il décrit l'objet de sa passion comme " la femme idéale, sauvage, douce, tendre agressive, avec un caractère de " chiote ", mais avec du caractère et qui m'aime ". Malgré le désir ardent de Renaud, la situation de Dominique ne permet pas qu'ils se marient. Tant pis, Renaud n'est pas à court de preuves de fidélité. " J'ai fait tatouer son nom sur mon bras droit avec une rose rouge, sa fleur préférée, et un aigle, symbole de fidélité. C'est en quelque sorte pour conjurer tous les dangers qui pourraient menacer notre amour. Une alliance, ca peut s'enlever, pas un tatouage ". Bref Renaud est " amoureux à mort " de sa gonzesse, ce qui semble également avoir une influence extrêmement bénéfique sur sa vie. sa carrière. Sur le plan de la chanson, il est en train de découvrir sa véritable personnalité laissant tomber son côté Gavroche. " Je me suis aperçu que c'était un peu du folklore, I'accordéon, la Butte-Montmartre, les poulbots... en ce sens que les marlous d'aujourd'hui, c'est des loubs, qu'on ne dit plus une gisquette mais une gonzesse et que les gapettes à carreaux et les bals musette, c'est fini ". Les accessoires début de siècle sont donc mis au rancart, au profit d'un regain de simplicité. Les Santiag's, les jeans et le Perfecto, c'est ce que Renaud enfile chaque matin et il ne voit pas de raison pour se changer avant d'entrer en scène. D'autre part, les problèmes se sont pas aplanis avec sa maison de production et il va entrer en studio pour la deuxième fois.
" Pour mon premier disque, je n'avais rien fait de ce que je voulais faire J'étais tellement timide, étonné que l'on puisse avoir envie de me faire enregistrer un disque, que je suis resté sous la tutelle, l'emprise de mon. producteur de l'époque. Pour le second, j'étais déjà plus en position de force. J'ai fait ce que je voulais à mes conditions. Je l'ai fait avec des moyens dérisoires, mais j'ai pu imposer mes musiciens. J'ai pu aussi imposer ma pochette et des titres comme " Les charognards " dont ils ne voulaient pas, sous prétexte que c'était " l'apologie du gangstérisme ". L'album, dédié à Dominique, sortira au mois d'octobre 77. Il contient une pléiade de chansons devenues aujourd'hui des classiques: " Le blues de la Porte d'Orléans ", " Je suis une bande de jeunes ", " Jojo le démago", " La boum", " Germaine", " La bande à Lucien", " Adieu minette ", d'autres encore, parmi lesquelles se détachent par leur singularité deux morceaux clés de l'½uvre de Renaud: " Les charognards" et bien sûr " Laisse béton ". Le premier est inspiré d'un événement auquel Renaud a personnellement assisté. Il le décrivait en ces termes dans le journal Le Monde: " Le 5 décembre 1975, y'a eu un hold-up avec prise d'otages, dans une banque de l'avenue Bosquet, à Paris. Les mecs se barrent sers 2 heures du mat au volant d'une super bagnole que les bourres leur avaient prêtée, avec dedans deux otages, 500 briques et quelques Lingots. A l'angle de la rue François 1er et de la rue Pierre Charron, ils se plantent de plein fouet dans la S.M. d'un politicard qui s'en revenait peinard du Sénat où venait de s'achever un débat sur la répression du banditisme et des prises d'otages. Les flics qui suivaient pas très loin derrière profitent de l'accident pour défourailler et canarder les deux mecs qui commencent à s'dire que ce p'tit braquage tranquille c'est mal barré... J'sais plus d'où j'venais ni où j'allais mais j'étais pas loin. Tous ces girophares et ces gens qui courent j'pense d'abord à une manif, j'y vais. C'était la première fois que je voyais un mort. Un des deux mecs. L'autre agonisait plus loin sous les crachats du bon peuple parisien et les insultes des flics. Ils avaient tous deux reçu plus de bastos qu'il n'en faut pour tuer un b½uf. Malgré cela, et bien qu'ayant perdu son sang dans le caniveau pendant plus d'une demi-heure avant l'arrivée d'une ambulance, qui se faisait bizarrement attendre, l'agonisant a survécu aux balles dum-dum de l'antigang et à la haine du badaud. Il était d'ailleurs unanime, Ie badaud. Unanime dans sa haine de l'Arabe, du blouson d'cuir, du voleur qui lui vole son argent dans sa banque, unanime dans son admiration pour ces braves policiers qui, décidément, font un métier bien dangereux Tiens ? Pas loin y'a un badaud unanime, en cuir clouté, qui s'fait prendre à partie par un groupe de manteaux gris. Il dit qu'les flics ont la détente facile et que c'qu'y vient d'voir ça s'appelle une mise à mort. " Et si z'avaient pris ta mère comme otage ! " lance un mec. " Et si c'était ton fil le type qui crève par terre en ç'moment ! " qu'y répond. Y'a du Iynchage, dans l'air, j'me barre. Va falloir que je raconte tout ça aux potes demain J'rentre chez moi et j'écris " Les charognards ". Je torche vite fait une petite musique sur trois pauvres accords, voilà une chanson. J'y raconte ce que j'ai vu et entendu cette nuit-là, rue Pierre-Charron ".
Cette histoire résume bien la façon qu'a Renaud de travailler. Se chansons ne sont pas du bluff. Elles sont le reflet exact de la réalité quotidienne. Et son talent à lui, c'est d'avoir l'½il pour la voir et la langue pour la raconter. " Laisse béton ", qui fera éclater le nom de Renaud au grand jour, relève du même talent d'observateur et de conteur. " Laissé béton ", c'est pas un truc que j'ai inventé comme ça. Je ne me suis pas dit: " Tiens, je vais faire un truc sur les loulous ". J'ai quand même vécu ça. J'avais une bande de copains dont le principal amusement c'était de dépouiller d'autres mecs. Dès qu'ils voyaient un gars dans le métro ils lui disaient, à trois contre un: " File-nous tes bottes ou on te les fait à Ia boston ". Mais, moi aussi, j'ai failli me faire dépouiller pareil... Par une autre bande.. ". Incontestablement, Renaud a visé juste avec ce titre. Il va s'en rendre compte dès que le 45 tours sera lancé sur le marché. " Laisse béton " a plu à un programmateur radio, puis à deux. Ça a fait boule de neige. Ça faisait marrer, c'était sûrement dans l'air du temps. Une chanson qui est arrivée au bon moment. Je ne sais pas comment ça s'est passé. Elle s'est retrouvée au hit-parade, alors que je l'avais écrite en une demi-heure sur une table de restau ".
Pendant l'hiver 78, les prémices du succès commencent à se faire sentir. Alors qu'en novembre et décembre 77 Renaud assurait encore son tour de chant classique avec deux musiciens, dans ses lieux favoris, " Les Blancs-Manteaux " et " La Veuve Pichard ", il commence à être sollicité de partout dès le début de l'année suivante. Télés, radios, concerts, une foule de propositions se met à converger vers lui. Un jour, le téléphone sonne: " Allô ! Salut, c'est toi Renaud ? On adore ce que tufais, on est un groupe. Si tu as besoin de cinq musiciens, ça nous plairait de t'accompagner". Justement, ça tombe bien. Renaud, dont le programme de concerts pour l'année s'allonge de jour en jour, va avoir besoin d'un bon coup de main. Après audition, il engage donc le groupe des frères Malki qui avait accompagné les Enfants Terribles et qui s'était rebaptisé Oze. Pendant deux ans, ils assureront derrière Renaud, dont la musique évolue bien évidemment en fonction de la nouvelle formation qui l'accompagne: à la batterie Jean-Luc Guilard, à la basse Michel Caillot, tantôt à la pedal-steel guitare, à la mandoline, à la flûte ou aux ch½urs José Perez, au clavier, flûte et percussions Khaled Malki et aux guitares, banjo et ch½urs Mourad Malki. Renaud n'aura les moyens d'engager un accordéoniste que l'année suivante. Sa première véritable tournée démarre au Printemps de Bourges 78.
Et puis les dates se succèdent. On entasse le matériel de scène dans un petit camion Saviem aménagé et les kilomètres défilent entre chaque ville. " Mon bahut est devenu un peu ma seconde maison ", dit alors Renaud. " Je me sens terriblement bien à l'intérieur et je ne suis pas le seul. Mes musiciens l'aiment tellement qu'ils préfèrent passer leur nuit dedans plutôt que de prendre une chambre à l'hôtel ". En mai, ils jouent devant sept mille personnes à la Fête de Lutte Ouvrière. Renaud est mort de trac. En province, ils se produisent généralement devant des salles contenant entre 500 et 1000 personnes: un score honorable. Pourtant, l'image que " Laisse béton " a donné de Renaud attire aux concerts un public auquel il n'avait jusqu'alors pas été habitué. " J'avais tous les voyous, les loubards entre guillemets. Les deux ou trois premiers rangs, c'était les cuirs avec les clous et les chaînes. C'était pas vraiment très méchant. Ils venaient à 50 % pour me voir... Non, même pas ! Pour se faire voir. Et pour foutre la merde, montrer qu'ils étaient mon vrai public, que les connards qui étaient derrière étaient assis, alors qu'eux étaient debout. Ils écoutaient même pas. Ils regardaient même pas. Ils étaient là pour l'image... ". Quoi qu'il en soit, le " métier " s'intéresse de plus en plus à Renaud. Invité à concourir au Festival de Spa, en Belgique, le 30 juin, il remporte le premier prix (7 000 F) avec " Chanson pour Pierrot ", qu'il n'a d'ailleurs pas encore enregistrée. A la fin de l'été, il aura fait une cinquantaine de concerts, sera passé plus de vingt fois à la télé, aura vendu plus de 1000 000 de 45 tours de " Laisse béton " et sera constamment assailli par les chasseurs d'autographes. Il a profité de ce succès brutal pour se remettre à la moto et s'offrir son rêve: " Une Harley Davidson Sporster I 000 XLT. Je l'ai amenée tout de suite chez American Moto, d'où elle est sortie avec roue arrière de 16 pouces, fourche rallongée, petite selle cobra, réservoir en goutte d'huile. Je l'ai gardée un an et demi et j'ai eu plein de merdes avec ! ". Il s'aperçoit pourtant bien vite que le succès n'a pas que des avantages. Ce qu'il déteste le plus, c'est de se voir coller une étiquette par les médias, réduisant sa personnalité à un simple archétype. " Avant Gavroche, maintenant le blouson noir et la zone... Renaud chanteur-loubard, ça me fait chier. On a tendances à ne juger que le chanteur et à tout englober. Je suis un mec avant d'être un chanteur ". Il commence aussi à se poser des questions sur l'influence qu'il peut avoir vis-à-vis d'un public de plus en plus nombreux à ses concerts. " Ce qui me fait chier c'est je peux profiter de mon pouvoir en tant que chanteur parce que je suis sur scène sous les projos. Avec ma tronche, mes chansons, je peux changer l'état d'esprit des gens. Mais en fait, c'est aussi ce que j'ai envie de faire. Que les cons deviennent moins cons et que les salauds deviennent gentils. Mais ça me fait chier quand il y a deux mille mecs qui applaudissent quand je chante " Hexagone ", alors que je leur crache à la gueule. Et je me demande si ça sert à quelque chose ". Pour tenter de conjuguer ces contradictions, de conserver un équilibre avec sa propre réalité, il terminera tous ses spectacles de 78 sur son " Peau Aime ", à seule fin de " démystifier " son image. Ce morceau parlé figurera en clôture de troisième album, dédicassé " A ma Dominique " et qui sortira début 79.
Grâce au succès de " Laisse béton ", Renaud a pu signer un contrat plutôt intéressant, le liant pour cinq ans à la maison de disques Polydor, qui avait déjà distribué ses deux premiers albums. Tous les moyens sont donc offerts pour enregistrer un bon disque avec ses musiciens de scène, auxquels se joint Marcel Azzola pour les parties d'accordéon. L'album contient encore des tubes à la pelle: " Ma gonzesse ", " C'est mon dernier bal ", " Chanson pour Pierrot ", " La tire à Dédé ", " Chtimi Rock ", " J'ai la vie qui m'pique les yeux "... Et l'occasion lui est donnée les chanter intégralement pendant une semaine du mois de mars 79 Théâtre de la Ville, place du Châtelet. Il embraye aussitôt avec le Printemps de Bourges, qui le présente cette fois sur une grande scène, avant le passage d'Alain Souchon. Seulement, ce succès grandissant n'est pas pour le mettre à l'abri des attaques des uns et des autres. Certains l'accusent de se faire récupérer. Il réplique: " Ça, c'est une contradiction qui me mine: me laisser récupérer par le système pour être connu, mais sur scène rester le même. J'ai fait un choix, malgré mes convictions profondes, malgré ce que je pense du métier, du show-biz, de la télévision, des médias. J'ai accepté de faire toutes les conneries, de compromettre dans toutes les émissions où on voit ni Béranger Lavilliers, ni Leforestier: les Carpentier, les Guy Lux... Je me suis dit que j'avais pas envie de trainer pendant dix ans. J'ai pas forcément envie devenir une star, ni défaire ce métier toute ma vie, mais vu que le disque commence à marcher... Certains n'ont jamais accepté de passer chez Guy Lux, dans les Hit Parade, n'ont jamais accepté de se compromettre dans la presse débile, d'étaler leur vie privée. Ils ont mis beaucoup plus longtemps que moi à percer. Moi, j'ai fait le choix d'aller vite ". Mais c'est souvent son public qui ne le comprend pas en le voyant arriver au volant de sa BMW gris métallisé, alors qu'il se l'imagine en mobylette. Renaud se sent serré de près. " En ce moment, je me fait plus bouffer par mon public que par le show-biz. Le show-biz ne m'emmerde pas. On me demande de venir jouer une chanson. On me paye. Je m'en vais. Tandis que les mecs qui viennent à mes concerts, y'en a qui m'emmerdent. Ils payent, ils écoutent, ils m'apprécient, ils applaudissent et après ils viennent me voir et ils m'agressent. Sur scène, ça va, mais sorti de scène, non. Quand ils voient que je viens en bagnole, que je suis pas forcément le loubard qu'ils croient, ça pose quelquefois des problèmes. Mais j'ai jamais prétendu que je chantais mes histoires, ma vie. Je dis " Je " parce que c'est plus facile dans une chanson de se foutre directement dans la peau du personnage qu'on veut faire parler. J'écris des trucs qui me sont arrivés à moi, et puis aussi tout ce que j'ai vu, tout ce dont j'ai entendu parler. Dans " Dernier bal ", c'est la violence. C'est pas moi, c'est la réalité contemporaine. D'ailleurs, cette chanson, on me l'a interdite d'antenne pour incitation à la violence ". Bref, sollicité de toutes parts au cours de sa longue tournée 79, Renaud bout, Renaud s'énerve. Il clame: " J'en ai rien à foutre de choquer les gens ! " et annonce que son prochain disque " sera d'une violence noire ".

