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Bref parcours lycéen
" Quand j'ai découvert les filles, les boums et les mobylettes, j'ai plus rien foutu ".
C'EST avec une honnête réputation d'élève moyen que Renaud présente, à l'automne 63, pour l'entrée en sixième. Il est inscrit Lycée Gabriel Fauré, où enseigne son père. Mais, comme son frère jumeau, il découvre bien vite que la vie au Lycée n'est pas toujours u partie de rigolade " Avant d'entrer au Lycée, ça avait. J'étais pas meilleur élève, mais j'étais pas un cancre. Les maths, c'était encore d additions et des soustractions. Pas d'algèbre. Ah, j'ai jamais voulu admettre qu'on mélange les lettres et les chiffres.: A² + 2AB + B² ou (A + B)²: Pour moi, ça veut rien dire. On a beau m'expliquer, je ne veux pas croire. A cause de ça, dès la sixième, j'ai plus voulu m'intéresser aux maths ". Renaud va cependant devoir faire l'expérience de ce qu'il appelle " le Triangle des Bermudes: Ecole, Famille, Travail ", et le malaise l'adolescence ne tardera pas à s'emparer de lui. Outre le fait qu'il transforme bientôt en un aimable cancre: " Les copains m'appelais Spartacus, parce que j'étais toujours assis près du " gladiateur ", il se m à écrire ses premiers poèmes, " du genre: J'ai pas demandé à naît' personne ne m'aime, pourquoi je vis... ". Un jour, en regardant la télé familiale, un chanteur l'impressionne. Il s'appelle Hughes Auffray. " en dehors de Johnny, c'était alors le seul chanteur à venir à la télé sa costume ni cravate. Il a chanté " Santiano " et moi j'ai aimé tout de suite Le premier disque que j'ai acheté, c'est ce 45 tours. Hugues Auffray c'était ma seule idole ". Et puis, comme la plupart des garçons de son âge suivant leurs cours dans des classes mixtes, il s'intéresse aux filles. En dehors du dessin et du français, le reste des matières étudiées au Lycée perd rapidement tout intérêt à ses yeux. " A partir du moment où j'ai découvert les boums, les filles et les mobylettes, j'ai plus rien foutu. Grâce à l'influence de son père, Renaud parvient à rester dans le même lycée jusqu'à la troisième qu'il doit redoubler à la rentrée 67. Moins chanceux son frère jumeau s'est fait virer un an avant. Tous deux ont même passion pour la mobylette. " J'ai jamais eu de mobylette ", avoue Renaud. " J'ai roulé, beaucoup, mais j'ai jamais eu de mobylette à moi. C'était celle des copains. Ils me la prêtaient. Ou alors, c'était celles qui avaient été " tirées ". Une mob se faisait tirer des dizaines de fois. Le gars qui l'avait volée, il roulait trois jours avec et il l'abandonnait de peur de faire piquer. Alors un autre prenait la relève et il roulait à son tour deux ou trois jours avec, avant de la laisser dans un coin... Mais la mob, c'était I'évasion. Ça permettait d'aller camper et de circuler la nuit, après le boums... Dans les boums, on écoutait les disques et c'était à qui draguerait le plus de gonzesses. Il n'y avait pas de dope, à l'époque. On buvait très peu et on était jeune, alors on était tout de suite saoul si on se mettait à boire. Donc c'était à qui s'en ferait le plus... Oh, c'était des petits flirts C'était à qui roulerait le plus de pelles, quoi ! ".
Il lui faut malgré tout se soumettre à l'autorité de son père qui exige qu soit rentré de boum à minuit. Et cette autorité commence à nettement. peser sur les frêles épaules de Renaud. Une première occasion de s'es dédouaner se présente à la rentrée 67. Il a échoué à son BEPC, et le Lycée Gabriel Fauré refuse de le garder comme redoublant. Il recommence donc sa troisième au Lycée Montaigne, tout près du Quartier Latin L'atmosphère politique y est déjà relativement sensible. Renaud lui-même s'intéresse à divers mouvements depuis plus d'un an. Il avait fondé un Comité Vietnam avec quelques copains de son premier lycée, milite contre l'armement atomique et tenait par ailleurs de ses parents un solide culture revendicative, les ayant vu revenir de diverses manifestations, dont celle qui se termina en boucherie à la station de métro Charonne. Au Iycée Montaigne, Renaud crée un " Comité d'Action Lycéen ", menant ainsi ses premières actions militantes: faire des tracts, les distribuer, organiser des piquets de grève, discuter, combattre la connerie, déjà... Inutile de préciser que son assiduité aux cours est inversement proportionnelle à celle qu'il voue à ses activités. A l'époque, c'est un rite, quand on est du camp des protestataires, on porte les cheveux longs, Renaud ne peut pas déroger à cette coutume. Ce n'est pourtant pas du goût de son père, qui refuse de l'accepter hirsute à la table familiale Renaud sera contraint de manger seul à la cuisine. On imagine aisément l'aubaine qu'allait représenter le soulèvement de Mai 68, pour lui comme pour tant d'autres Iycéens avides de liberté.
" Quand Mai 68 est arrivé, ma vie n'a plus été que la politique et les gonzesses. Ça a été aussi l'occasion de remettre en cause les parents, les lycées et la société. Je m'étais fait embrigadé par un pote chez les " maos ": Parti communiste marxiste-léniniste de France. J'allais passer des soirées aux amitiés franco-chinoises dans le 14e arrondissement. Là, on discutait pendant deux heures pour savoir qui s'occuperait du se pour mettre la colle qui servirait à coller les affiches pour le meeting qui devait avoir lieu trois semaines plus tard. J'exagère pas ! Les premiers jours de Mai 68, ces gars m'ont entraîné, avec leur dialectique, aux port des usines de banlieue pour apporter leur soutien aux ouvriers et parler avec eux, histoire de voir si l'on pouvait construire un socialisme à la chinoise en France. Au bout de la deuxième ou troisième fois, je me suis fait traiter de pédé par les ouvriers, vu que j'avais les cheveux jusqu'aux coudes, seize ans, mais que j'en paraissais quatorze et que j'avais vraiment l'air d'une gonzesse. Les mecs me prenaient pour un mariole et c'est sans doute ce que je devais être alors. Faut dire que les " maos " aussi, ils se faisaient insulter. Ils venaient causer de Mao Zedong à des gars qu'en avaient rien à cirer... Et un jour, j'ai entendu qu'il y avait une manifestation au Quartier Latin. J'ai tout laissé tomber et j'y suis allé. J'avais quand même perdu cinq jours ! ". Il fait alors son apprentissage de " gauchiste professionnel ": les barricades, les cocktails molotov (une cuillerée soupe de savon en poudre, une bouteille de coke pleine d'essence) parfois ils explosent, d'autres fois non. " C'était la bonne ambiance. Le 11 mai 1968, j'ai eu seize ans. J'étais devant une barricade et j'ai crié aux mecs: Il est minuit. J'ai seize ans! Deux jours plus tard, le 13 mai, quand la Sorbonne a été occupée, j'y suis allé. Je n'en ai plus décroché avant qu'on nous déloge. Alors que je n'avais même pas la droit de sortir après minuit, j'ai pu habiter la Sorbonne pendant trois semaines ". Après les journée chaudes, on se retrouve autour d'un piano, d'une ou plusieurs guitare. On récite des poèmes engagés. Renaud scribouille et gratouille depuis un certain temps. L'ambiance de la vieille fac occupée lui offre un regain d'inspiration et c'est un de ces soirs qu'il interprète son premier tube (sans le savoir) devant ses potes gauchistes. " C'était ma première chanson Crève Salope. Une chanson qui a fait le tour des Iycées qui est devenu un hymne en 68. Je l'ai chantée à la Sorbonne et au lycée Montaigne occupé. Au premier couplet, je remets en cause l'autorité du père, ensuit du prof, du flic et du curé. Je l'ai chantée partout et tous les types qu'avaient une guitare disaient: " Ouah, super ! " Le refrain était très populaire, très entraînant, très à chanter en ch½ur. Le premier mec avec une guitare me disait: " Ouah, écris-moi les paroles, je vais les chanter ". Et il rentrait dans son comité d'action, dans son Iycee à lui. Et puis, ça a fait le tour de Paris. n y a au moins cinq cents personnes qui l'on écoutée, cette chanson ".
Attiré par une affiche, il contacte le CRAC (Comité révolutionnaire d'action culturel), dont les activités l'intéressent. Mais son état d'esprit " anar " lui donne bien vite envie de monter ses propres actions. Avec un pote dissident du CRAC il fonde alors le Groupe Gavroche Révolutionnaire, qui parviendra à rallier en tout et pour tout un troisième larron à sa cause. Avec l'été, la mini révolution s'enlise. Pour Renaud comme pour bien d'autres, c'est une déception: " Avec le recul, j'ai l'impression d'avoir été trahi par le P.C. et d'être un des innombrables cocus de l'histoire ". Si les événements n'étaient pas faits pour l'aider à réussir son BEPC, Mai 68 devait concrétiser son désir d'émancipation. Pour la première fois de sa vie, Renaud part en vacances sans ses parents. A peine quelques ronds en poche, il expérimente ses premiers voyages en stop. Petite virée en Bretagne, retour à Paris, puis cap au Sud avec une bande de potes anars de fraîche date. Sur le Mont Lozère, ils avisent une maison abandonnée et s'y installent. Le drapeau noir ne tardera pas à flotter sur leur squat. Ce n'est évidemment pas du goût des autochtones qui envoient la maréchaussée nettoyer le terrain. Finies les vacances ! Bonjour le bitume et les nouveaux ennuis! Le Iycée Montaigne n'a en effet pas l'intention de reprendre le trublion rebelle à la rentrée scolaire 68. Les parents Séchan contournent alors la difficulté en inscrivant Renaud dans une classe de seconde artistique au lycée Claude Bernard, au beau milieu des quartiers chics de la porte d'Auteuil.
Pour Renaud, le révolté, l'anar, c'est carrément la honte de se retrouver coincé au milieu de tous ces petits bourgeois qui n'ont pas une once de " conscience politique ". Il parvient tout de même à trouver un acolyte avec lequel il fonde le Groupe Ravachol et hérite d'un nouveau surnom " le casseur ". " On faisait des tracts pour cracher sur tout ". Ils bombent les murs de slogans, l'un des meilleurs étant: " Ici commence l'aliénation ". Durant cette période, l'activité extra-scolaire de Renaud va devenir prédominante. Il a conservé pas mal de copains à Montaigne, qu'il retrouve au " Bréa ", un café près de son ancien Iycée. Il se met à la bière et occasionnellement au joint. Il n'arrête pas d'être amoureux et ne rêve que de voler de ses propres ailes. "Le jour où j'ai vu "Easy Ride" au cinéma, ça a été la claque de ma vie. C'est là que j'ai découvert la moto et j'en voulais une. C'est en grande partie pour ça que j'ai arrêté mes études ". Le prétexte lui en est fourni un jour de mars 69. Ce n'est pas la première fois qu'il sèche les cours, mais, ce jour-là, Renaud tombe nez à nez avec son prof d'anglais. "J'ai arrêté mes études " lui lance-t-il tout à trac. Le sort en était jeté, il ne reviendrait pas sur cette décision éclair. De retour chez lui, il faut pourtant expliquer la situation à sa famille. " Mes parents m'ont dit: " De toutes façons, t'es nul, ou plutôt tu pourrais être doué, mais tu fais rien. Alors ça sert à rien qu'on te paie des études à rien foutre. Si tu veux rester ici, tu travailles, sinon tu fous le camp. Et si tu veux une moto, tu te la paies parce qu'on veut pas être responsables de ta mort. Et j'ai travaillé ".