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Les petits boulots
et la zone
" Quand j'ai mis mon premier cuir, je me suis sent bien dedans ".
A l'âge de dix-sept ans, Renaud se retrouve donc confronté à la vie active. Et finalement pas mécontent que ça lui arrive. Pour lui, c'est un peu sa vraie vie qui commence. Il trouve un premier boulot magasinier à la " Librairie 73 ", en haut du boulevard Saint-Michel. S'il dort toujours chez ses parents dans le 14e arrondissement, le centre de se vie se situe dans le triangle Vavin-Odéon-Maubert. Son travail à la librairie lui laisse un peu de temps et lui donne des idées. " Je me suis dis: je vais rattraper le temps perdu. Je vais lire ce que j'ai envie de lire, pas ce qu'on nous impose à !'école. Alors, j'ai lu. Bizarrement. Tout Vian. Tout Prévert... Un jour, je suis tombé sur un Maupassant dans un train, et j'ai lu tout Maupassant. Pourquoi Maupassant ? Je ne sais pas. Je trouve ça bien écrit, bien sûr, mais je ne peux pas expliquer... J'ai lu Bruant. Après on m'a conseillé de lire " Lefeu-follet " de Drieu La Rochelle. Là-dessus j'ai digressé sur Céline... ". Depuis sa première expérience d'auteur dé chanson avec " Crève Salope ", il a pris goût à mettre en musique les textes plutôt " engagés " qu'il compose sur des thèmes comme l'Espagne ou l'Argentine. Ce qui ne l'empêche nullement de s'essayer à chanter les états d'âme que lui inspire la vie de tous les jours. Son auditoire est celui des chambres de bonnes où se retrouvent, la nuit, copains et copines. On y discute de longues heures en fumant et buvant de la bière. On s'y bécote dans les coins. La bohème, c'est aussi les bistrots dont il devient assidu et où il se fait des potes. " Les cafés, ça devenait pour moi une seconde vie, un véritable foyer, parce que chez moi, malgré mes cinq frères et s½urs, je m'emmerdais ". Evidemment, c'est là aussi qu'il se met à boire. " C'est après avoir arrêté mes études que j'ai commencé à boire. En fait, je buvais comme bon nombre de jeunes: pas comme un ivrogne, mais je buvais tous les jours et je prenais une ou deux muflées par semaine ".
Après quelques mois de travail à la librairie, Renaud a enfin de quoi s'offrir son rêve, une moto. " Je me suis donc acheté une BSA 350 moto culbutée (une B 32) que j'ai gardée six mois, mais pas sans 1'avoir transformée : grand guidon, réservoir aux couleurs américaines... Mais alors qu'est-ce que j'ai pu avoir comme ennuis avec cette bécane ! Le seul qui acceptait de me la réparer, c'était Jean Souper, rue du Cardinal Lemoine, à l'époque. Un jour qu'elle était bien malade, il me la refit complètement et il me dit: elle peut tenir un an comme huit jours. Elle tenu huit jours ! Après, j'ai travaillé les parents au corps pour les persuader de prendre un crédit et j'ai acheté une Honda 250, que j'ai gardée 1 an. Là j'étais le vrai motard au ras du bitume: concentration, Bol d'Or Et comme elle ne marchait pas terrible, celle-là non plus, j'ai arrêté la moto ". C'est durant cette période et sans doute grâce à cette passion pour la moto que Renaud va faire la connaissance de ses premiers potes. loubards. " De 18 à 23 ans, j'ai fréquenté les bandes d'Argenteuil, de République et de Bastille. Avec eux, j'ai connu les bagarres. Je n'y jamais vraiment participé, parce que je ne suis pas bâti pour. J'en était témoin. Il suffit de sortir un peu pour y assister régulièrement... Disons que j'ai quand même été participant, mais occasionnellement... Pour moi, c'est la forme d'expression d'une jeunesse qui se trouve dans une société en décomposition... Quand je suis devenu ami avec les loulous, j'ai commencé à parler et à m'habiller comme eux. Quand j'ai mis mon premier cuir, je me suis senti bien dedans, plus fort, plus baraqué, un cow-boy. J'avais l'impression de faire peur aux bourgeois, d'appartenir à une classe ou plutôt à une race, d'être un rebelle". Vers cette époque Renaud avoue volontiers avoir failli mal tourner. Il arrive que des potes proposent de l'entraîner dans des petits casses. Lui, le " poète ", trouve cela plutôt " minable " et refuse de marcher dans leurs combines. " Et puis, je savais que ma mère aurait été morte de chagrin si j'avais été en prison ". Indiscutablement, Renaud possède la fibre familiale, bien qu'à l'époque, bizarrement, ses relations avec son frère jumeau soient restée relativement distantes. " Comme moi, David traînait la nuit et fréquenta pas mal les loubards. Mais nous ne sortions jamais ensemble. Nous ne faisions pas partie des mêmes bandes. On parle souvent de transmission de pensée, de télépathie entre frères jumeaux. Jamais ça n'a été le cas entre nous ".
A Pâques 71, alors qu'il va atteindre ses dix neuf ans, Renaud décide d'aller passer quelques vacances en Bretagne. Un soir à Belle-Ile, il tape une clope à un type dont la tête lui revient. C'est Patrick Dewaere. Il deviennent copains et se revoient, de retour à Paris. C'est la grande époque des débuts du Café de la Gare. Avec ses chansons, Renaud fait plutôt bonne impression sur l'équipe de Romain Bouteille, qui lui propose de jouer le rôle de Robin dans une de ses pièces " Robin des Quoi ? "
Je remplaçais un mec qui partait aux Etats-Unis. Quatre mois après, il est revenu, alors je me suis barré. Je voulais pas m'incruster. Par la suite quand le mec s'est de nouveau barré, j'étais pas là pour le remplacer alors ils ont pris Depardieu ! C'est à cause de cette période que je suis devenu et resté si copain avec Coluche: au départ, il venait là pour faire les plâtres! On s'est jamais perdu de vus. Miou-Miou, on se voit aussi souvent à Paris. On se saoule la gueule ensemble, enfin surtout moi. Oh ! elle aussi d'ailleurs ! " Si son heure n'était pas encore venue, cette expérience déclenche chez Renaud une première vocation: devenir comédien. Tout en jouant au Café de la Gare, il conservait malgré tout son travail à la librairie pendant la journée. Ses nuits devenaient de plus en plus courtes et ses retards matinaux de plus en plus fréquents. Arrive ce qui devait arriver. Un jour du mois de septembre, Renaud se retrouve à la rue, sans boulot. Il en a plus que marre et décide de partir s'installer dans le Sud. Il atterrit à Avignon, y trouve un nouveau job dans une librairie, qu'il quitte rapidement. Un copain le rejoint et, comme il faut bien bouffer, il se trouve à faire toutes sortes de métiers, " man½uvre, plongeur dans les restaurants et même représentant en livres pornos ". Cette vie de n'importe quoi dans une ville de province finit par devenir beaucoup trop pesante et l'appel de la capitale se fait nettement ressentir. Au mois de février 72, nos deux compères sont donc ravis de retrouver le bitume des rues de Paname. L'escapade de Renaud n'aura duré que cinq mois et l'appartement des Séchan est encore là pour le recevoir. Toujours mordu de théâtre, Renaud essaye alors de se lancer et de se perfectionner.
" Pendant six mois, j'ai hanté les cours d'art dramatique. Mais Coluche m'a donné un bon conseil: " Si t'es bon, c'est pas la peine. Si t'es mauvais, c'est pas la peine non plus ". Je l'ai écouté et je me suis mis à fréquenter les cafés-théâtres et les couloirs de la télé, où on se retrouvait à trente mecs pour un petit rôle de dix lignes ". La valse des petits boulots reprend aussi: laveur de carreaux, coursier... " Une fois, j'ai même été embauché comme vendeur à la Samaritaine. On m'avait affecté au rayon des bidets et affublé d'une blouse grise. Au bout d'une demi heure j'ai demandé l'autorisation d'aller fumer une cigarette et je me suis tiré les jambes à mon cou ". Renaud a toujours son quartier général au " Bréa ", et c'est grâce à Michel, le fils du patron de son bistrot préféré, qu'il va s'orienter sans s'en apercevoir, vers ce qui deviendra sa carrière de chanteur.